
C’est pour moi un plaisir et un honneur de me retrouver dans cette illustre assemblée, et à ce moment extraordinaire : une transition politique majeure aux États-Unis, les turbulences de l’économie mondiale, les marchés financiers qui se restructurent et un besoin aigu de leadership.
Nos responsables politiques ne sont pas les seuls à être investis d’une mission de changement. Partout, les chefs d’entreprise et les institutions font face à une opportunité unique de transformer nos modes de fonctionnement.
Cette opportunité, nous la devons à des circonstances que personne n’aurait appelées de ses vœux. La crise des marchés financiers nous a brutalement fait prendre conscience des réalités et des dangers de systèmes internationaux extrêmement complexes. En fait, la première décennie du 21e siècle nous a fait prendre conscience des réalités de l’intégration à l’échelle mondiale.
Il y a deux ans, j’ai publié dans Foreign Affairs un texte sur l’évolution de la structure de l’entreprise un aspect me semblait-il largement négligé dans le débat sur la mondialisation. J’y décrivais l’émergence d’un nouveau type d’entreprise : l’entreprise intégrée à l’échelle mondiale, qui succède à la multinationale.
On s’accorde aujourd’hui de plus en plus sur le fait que l’intégration mondiale est en train de transformer le modèle de l’entreprise et la nature même du travail. Mais nous voyons bien à présent que les flux d’informations, de travail et de capitaux dans les pays développés et en voie de développement, si profonds soient-ils, ne sont qu’un aspect de l’intégration à l’échelle mondiale.
Ces dernières années, nous avons ouvert les yeux sur le changement climatique, les enjeux environnementaux et géopolitiques de l’énergie. Nous avons pris conscience de l’importance des chaînes logistiques mondiales dans le domaine de l’alimentation et des médicaments. Et nous avons bien sûr abordé le 21e siècle avec le traumatisme du 11 Septembre.
Ces événements collectifs nous ont rappelé que nous sommes tous connectés sur le triple plan économique, technique et social. Mais nous découvrons également qu’il ne suffit pas d’être connecté. Certes, les distances sont abolies, le monde devient plus accessible, il est toujours plus petit et de plus en plus interconnecté. Mais il se passe, également, quelque chose au potentiel encore plus prometteur : notre planète devient plus intelligente.
Ce n’est pas une simple métaphore. Je parle d’insuffler de l’intelligence dans la façon dont le monde tourne dans les systèmes et les processus sur lesquels reposent le développement, la fabrication, l’achat et la vente de marchandises … la fourniture de services… la circulation des personnes, de l’argent, du pétrole, de l’eau, des électrons… et le travail et la vie de milliards d’êtres humains.
Pourquoi est-ce désormais possible?
- D’une part, le monde regorge de transistors: La puce électronique, inventée il y a 60 ans, est la brique de base de l’ère numérique. Imaginez un monde dans lequel il y aurait un milliard de transistors par être humain, dont chacun coûterait un dix-millionième de centime. C’est ce qui se produira d’ici 2010. Il y aura sans doute 4 milliards d’abonnés à la téléphonie mobile d’ici la fin de l’année… et 30 milliards d’étiquettes radio (RFID) seront produites dans le monde en deux ans. Les capteurs équipent des écosystèmes entiers – chaînes logistiques, réseaux de santé, villes… jusques et y compris des systèmes naturels comme les rivières.
- D’autre part, le monde est de plus en plus interconnecté : Il y aura très bientôt deux milliards d’internautes. Mais dans un monde « appareillé », les systèmes et les objets peuvent aussi communiquer les uns avec les autres. Imaginez mille milliards de choses connectées et intelligentes – voitures, appareils photo, chaussées, pipelines… jusqu’aux produits pharmaceutiques et au bétail. Les interactions entre ces objets vont générer une quantité d’informations sans précédent.
- Enfin, tout devient intelligent : Les modèles informatiques peuvent prendre en charge la prolifération des équipements des utilisateurs finals, des capteurs et des mécanismes d’accès, et les relier à des systèmes dorsaux. Associés à des outils d’analyse perfectionnés, ces supercalculateurs peuvent transformer des montagnes de données en connaissances utiles et rendre nos systèmes, nos processus et nos infrastructures plus efficaces, plus productifs et plus réactifs – en un mot, plus intelligents.
Tout cela signifie que les infrastructures numériques et physiques du monde sont en train de converger. La puissance de calcul s’insinue dans des choses que nous n’assimilerions pas à des ordinateurs. En fait, presque tout – personne, objet, processus ou service, dans n’importe quel type d’organisation, grande ou petite – peut devenir numériquement actif et connecté.
Avec une telle abondance de technologie et de connectivité, pour un coût si accessible, on est porté à tout optimiser. Quel service ne voudrions-nous pas fournir à un client, à un citoyen, à un étudiant ou à un patient? Que ne voudrions-nous pas relier? Quelles informations ne voudrions-nous pas analyser pour en extraire des connaissances?
De fait, vous ou votre concurrent – une autre entreprise, une autre ville ou une autre nation – allez faire tout cela. Et vous le ferez parce que vous le pouvez : la technologie existe et elle est bon marché.
Il y a toutefois une autre raison qui fait que nous allons rendre nos entreprises, nos institutions et nos industries plus intelligentes. Et cette raison, c’est que nous devons le faire. Non seulement dans les moments de crise, mais aussi au quotidien. Ces banals processus qui régissent notre travail, notre politique et notre vie, et qui sont finalement la source de ces crises « inattendues », ne sont pas assez intelligents pour être pérènes.
Imaginez par exemple:
- La quantité d’énergie que nous gaspillons: d’après des rapports publiés, les pertes d’énergie électrique liées au manque « d’intelligence » des réseaux atteignent 40 % à 70 % de par le monde
- Le niveau d’embouteillage dans nos villes: le coût annuel des embouteillages aux États-Unis est de 78 milliards de dollars, avec 4,2 milliards d’heures perdues et quelque 11 milliards de litres de carburant gaspillés – sans même parler de la pollution.
- L’inefficacité de nos chaînes logistiques: L’industrie des produits de grande consommation et la grande distribution perdent chaque année environ 40 milliards de dollars, soit 3,5 % de leurs ventes, du fait de l’inefficience des chaînes logistiques.
- L’obsolescence de notre système de santé: En fait, on ne saurait parler de « système » quand il n’existe aucune liaison entre diagnostic, recherche pharmaceutique, prestataires de santé, assureurs et employeurs. En outre, les dépenses personnelles de santé entraînent chaque année plus de 100 millions de personnes dans le monde en dessous du seuil de pauvreté.
- La pénurie d’eau: La consommation d’eau dans le monde a été multipliée par six depuis le début du 20e siècle – un taux deux fois supérieur à celui du développement de la population. D’après l’Asian Development Bank, un être humain sur cinq n’a pas accès à l’eau potable, et la moitié de la population du globe manque de sanitaires adéquats.
- Et bien sûr la crise des marchés financiers: Cette crise sera analysée pendant des décennies. Mais une chose est déjà très claire : les institutions financières ont disséminé le risque sans être à même de le tracer – et cette incertitude, ce manque de connaissances précises ont miné la confiance.
Quand on considère les directions de développement actuelles de la planète, il est évident qu’il va nous falloir déployer beaucoup plus d’intelligence et d’efficacité, en particulier pour identifier les domaines d’investissement susceptibles de stimuler la croissance économique et d’arracher à la récession de grands pans de l’économie mondiale.
Fort heureusement, nous pouvons le faire aujourd’hui. Nous le voyons dans la façon inédite dont les entreprises et les institutions mettent en œuvre la technologie et réinventent leurs systèmes.
- Le système intelligent de gestion de la circulation de Stockholm a permis de réduire le trafic de 20 % et d’abaisser la pollution de 12 %, tandis que 40 000 usagers supplémentaires empruntent quotidiennement les transports en commun. De tels systèmes renforcent la compétitivité des villes, de Londres à Brisbane en passant par Singapour, et bien d’autres vont suivre.
- Les technologies pétrolières intelligentes accroissent les performances du pompage et la productivité des puits dans un secteur où le taux d’extraction ne dépasse guère aujourd’hui 20 % à 30 % du contenu des gisements.
- Des systèmes alimentaires intelligents comme celui qui est aujourd’hui mis en œuvre en Scandinavie recourent à la technologie RFID pour assurer la traçabilité des produits carnés d’un bout à l’autre de la chaîne logistique de la ferme au supermarché.
- Un réseau de santé intelligent peut économiser de 90 % le coût des soins. C’est ce que fait ActiveCare Network dans 38 États des États-Unis pour plus de 2 millions de patients, dont il supervise la vaccination.
Je pourrais donner bien d’autres exemples. Les systèmes intelligents sont en train de transformer les réseaux électriques, les chaînes logistiques et la gestion de l’eau. Ils garantissent l’authenticité des médicaments et la sécurité des opérations de change. Ils bouleversent aussi les organisations, tant leur modèle économique que la capacité d’interaction et d’innovation de leurs employés.
Bien sûr, cette occasion de « devenir plus intelligent » concerne non seulement les grandes entreprises, mais aussi les PME qui sont partout le moteur de la croissance économique. Quand nous évoquons des systèmes comme les chaînes logistiques, les réseaux de santé et les systèmes alimentaires, nous parlons en fait des interactions entre des centaines, voire des milliers d’entreprises, dont la plupart sont des PME
En outre, cette opportunité ne concerne pas seulement le monde des affaires. Les infrastructures intelligentes sont aujourd’hui la clé de la concurrence entre nations, régions et villes.
Dans une économie mondiale intégrée, les investissements et les emplois ne vont pas uniquement les endroits qui offrent les meilleurs coûts, compétences et expertises. Ils sont attirés par ces lieux qui offrent des infrastructures intelligentes des systèmes de transports efficaces, des aéroports modernes, des circuits commerciaux sécurisés, des réseaux électriques fiables, des marchés sûrs et transparents, et une meilleure qualité de vie.
Naturellement, on observe partout dans le monde des pays qui passent d’emblée non seulement aux toutes dernières technologies et aux infrastructures numériques, mais aussi aux approches, aux processus et aux modèles économiques les plus avancés. Finalement, nous parlons de compétitivité dans une économie mondialisée.
Pour moi, ce moment est capital parce que la principale condition préalable à un réel changement est aujourd’hui remplie : les gens sont demandeurs. Cela ne durera pas indéfiniment.
N’est-il pas vrai que le plus difficile, dans la conduite d’un changement, quel qu’il soit, est que l’individu – l’employé, le citoyen – ressente intimement la nécessité de ce changement ? Et quand les circonstances qui avaient exigé le changement ont disparu et que tout est revenu à la « normale », ne regrettons-nous pas de ne pas avoir été plus résolus et plus ambitieux, de ne pas être allés plus vite et plus loin?
Aujourd’hui, tout le monde est prêt, tout le monde est avide de changer les façons de faire – du chef d’entreprise au père de famille.
Ainsi, pour ceux qui en ont le courage et la vision, une période de rupture est une période d’opportunité. Dans les deux années qui viennent, il y aura des gagnants et des perdants. Et même s’il est difficile d’anticiper, je pense que nous verrons l’émergence de nouveaux leaders qui réussiront non pas en survivant à la tempête, mais en faisant autrement.
Ils devront pour cela exercer des formes de leadership très différentes des modèles que nous connaissons.
Il suffit de regarder la façon dont le monde fonctionne aujourd’hui : très peu de systèmes sont sous la responsabilité d’une même entité ou d’un unique décideur. Les leaders devront par conséquent cultiver leurs talents collaboratifs, car il nous faudra un genre de leadership capable de traverser les systèmes. Il nous faudra réunir des acteurs et des experts issus des entreprises, des administrations et des institutions universitaires, et tous devront s’avancer hors de leur espace de confort habituel. Or c’est une démarche que le Council on Foreign Relations connaît bien, pour la pratiquer déjà depuis de nombreuses années.
Un gros travail nous attend, en tant que leaders et en tant que citoyens. Nous devons résolument insuffler de l’intelligence dans nos systèmes de gestion et de décision, et pas seulement nous contenter d’accroitre la vitesse de traitement et la capacité de nos processus.
Mais une chose est sûre : le monde va continuer à devenir plus « plat », plus petit… et plus intelligent. Nous entrons dans une ère nouvelle : celle d’une économie, d’une société et d’une planète intelligentes et intégrées à l’échelle mondiale. La question est de savoir ce que nous allons en faire.
Le monde qui s’annonce est porteur d’immenses promesses. Ce monde, nous pouvons le bâtir à condition d’ouvrir nos esprits et de songer à tout ce que pourrait être une planète plus intelligente.

